Vers une « précarisation par le haut » des informaticiens ?

Source : LEMONDE.FR | 25.02.11 | 17h36  •  Mis à jour le 28.02.11 | 09h42

http://www.lemonde.fr/week-end/article/2011/02/25/vers-une-precarisation-par-le-haut-des-informaticiens_1478798_1477893.html

Ils ont fait de longues études, ont le statut de cadres, et travaillent dans un secteur porteur. Pourtant, les informaticiens qui travaillent pour des SSII (société de services spécialisée en ingénierie informatique) sont en première ligne d’une « précarisation par le haut » qui menace de s’étendre, estime le journaliste Nicolas Séné dans un livre engagé qui leur est consacré, « Derrière l’écran de la révolution sociale. »

L’appellation « SSII » regroupe la plupart des entreprises de services en informatique. De la PME aux multinationales comme Atos Origin ou Capgemini, les SSII vendent des prestations : conception d’un site, gestion d’une plate-forme informatique, élaboration d’un logiciel… Les informaticiens qu’elles emploient peuvent travailler dans deux cadres : « au forfait », c’est à dire qu’ils travaillent directement dans les locaux de la SSII et leur travail est facturé au client à la journée ; ou bien « en régie », c’est à dire que l’informaticien travaille directement chez le client, pour une période qui peut aller de quelques jours à plusieurs années.

LA DOMINATION DES COMMERCIAUX

Au sein de la SSII, en plus de son supérieur hiérarchique, l’ingénieur dépend également des commerciaux de l’entreprise, qui disposent d’un grand pouvoir. Ce sont eux qui ont la responsabilité de placer les informaticiens chez les clients ; leur rémunération est directement indexée sur leurs performances. Son intérêt est donc de placer le plus possible de prestataires, le plus vite possible – quitte, dans certains cas, à tricher avec les compétences du salarié. « Lorsque je suis monté dans le taxi pour aller à l’entretien de placement avec mon commercial, il m’a tendu une feuille en me disant que c’était mon CV pour l’entretien. Dessus, il y avait des compétences que je n’avais absolument pas », explique au Monde.fr un ancien salarié d’une grande SSII. « Seule une minorité des offres sert au recrutement. La majorité est utilisée pour trouver des profils (…) Le recrutement est ensuite subordonné à l’obtention du contrat commercial », explique Nicolas Séné.

Pour pouvoir fournir très vite tous types de profils à leurs clients, les SSII pratiquent une politique de recrutements massifs. Elles démarchent les élèves en écoles d’ingénieurs avant leur sortie, et écument les sites de CV en ligne. « J’ai reçu un e-mail me proposant un entretien quinze minutes après avoir publié mon CV sur LinkedIn », s’amuse un salarié d’une autre SSII. Mais ces recrutements en masse ne s’expliquent pas seulement par le dynamisme du secteur : il est aussi « la conséquence de taux de turn-over impressionnants : 15 %, d’après les chiffres de l’Apec pour 2008 », précise Nicolas Séné. « Loin d’exprimer le dynamisme de l’entreprise, cela fait douter quant à leur gestion du personnel », analyse-t-il.

« Je ne nie pas qu’il y ait un turn-over à deux chiffres », explique Philippe Tavernier, président de la Commission social, emploi, formation et vice-président du Syntec numérique, le syndicat patronal des métiers de l’informatique. « Mais ce taux est aussi lié au profil des salariés des SSII : elles recrutent environ un jeune diplômé sur deux. Parmi ces derniers, beaucoup souhaitent se faire une première expérience, puis partent travailler dans une autre entreprise ou pour le client final. Par ailleurs, le travail en SSII peut aussi être exigeant et demande une certaine mobilité : certains salariés, à un moment de leur carrière, préfèrent une plus grande stabilité, dans un environnement connu ».

Une partie de ce turn-over s’explique aussi par les débauchages d’une SSII à l’autre : l’un des reproches récurrents parmi les informaticiens rencontrés par le Monde.fr concerne les difficultés de progression au sein de l’entreprise. « L’entretien annuel se passe toujours de la même manière : ‘tu travailles bien, mais en ce qui concerne les augmentations, cette année c’est compliqué…' », explique l’un d’entre eux. Postuler auprès d’autres SSII devient alors le principal moyen d’obetnir un meilleur salaire, un poste plus intéressant ou une zone géographique particulière.« Je voulais quitter ma SSII, j’ai mis mon CV en ligne; le lendemain, c’est mon responsable hiérarchique qui m’a appelé, il avait vu l’annonce et voulait savoir ce qui n’allait pas », raconte un ingénieur.

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